Former davantage les enseignants ?
Une réponse nécessaire… mais insuffisante
À chaque difficulté scolaire importante - montée des tensions en classe, augmentation des besoins particuliers, situations de débordement émotionnel, hétérogénéité accrue - une réponse revient presque automatiquement :
« Il faut former davantage les enseignants. »
La formation est précieuse.
Elle est attendue.
Elle est souvent demandée par les enseignants eux-mêmes.
Sur ce point, il n’y a pas de débat.
Mais derrière cette réponse réflexe, il existe un glissement qu’il est utile d’examiner.
Une lecture centrée sur la compétence individuelle
Lorsque nous répondons à une difficulté par la formation, nous posons implicitement une hypothèse :
Le problème viendrait d’un manque de savoir ou de technique.
Comme si, face à une tension collective, la solution devait passer par une amélioration individuelle.
Plus d’outils.
Plus de méthodes.
Plus de stratégies.
Cette logique est familière.
Lorsqu’un système dysfonctionne, nous cherchons la compétence manquante.
Or certaines difficultés scolaires ne relèvent pas uniquement d’un déficit de formation.
Elles relèvent d’une transformation profonde des contextes éducatifs.
Une évolution massive des exigences
Les classes sont aujourd’hui marquées par :
-
une plus grande hétérogénéité des profils cognitifs et émotionnels
-
une augmentation des besoins éducatifs particuliers
-
une complexification des attentes institutionnelles
-
une pression accrue sur la réussite académique
-
une intensification des sollicitations comportementales et relationnelles
Dans ce contexte, former à la régulation émotionnelle peut améliorer la finesse d’intervention.
Former à la différenciation pédagogique peut enrichir les pratiques.
Former au repérage des troubles peut affiner l’observation.
Mais la formation n’augmente pas le temps disponible.
Elle ne réduit pas le nombre d’élèves.
Elle ne diminue pas la charge simultanée.
Elle ne remplace pas les dispositifs spécialisés insuffisants.
La confusion entre compétence et capacité structurelle
La difficulté n’est pas toujours une question de savoir-faire.
Elle est souvent une question de soutenabilité.
Un enseignant peut parfaitement connaître les principes de régulation émotionnelle et ne pas pouvoir les appliquer dans une classe de trente élèves en tension simultanée.
Il peut maîtriser la différenciation pédagogique et se heurter à des contraintes de temps ou de moyens.
Il peut identifier ou repérer une difficulté sans que les ressources nécessaires soient disponibles.
Le risque d’une responsabilisation excessive
Lorsque la formation devient la réponse systématique à des difficultés systémiques, un risque apparaît : celui de la responsabilisation excessive.
Si la situation ne s’améliore pas, la conclusion implicite devient :
« La formation n’a pas été suffisante. »
Autrement dit :
« Vous devez encore vous adapter. »
Cette logique peut invisibiliser la dimension collective des tensions :
organisation du temps, moyens humains, coordination interdisciplinaire, politiques d’inclusion, ressources spécialisées.
Elle peut aussi contribuer à l’épuisement professionnel.
Former, oui. Mais dans quel cadre ?
Remettre en question le réflexe « plus de formation » ne signifie pas s’y opposer.
La formation :
-
soutient la professionnalité
-
renforce la compréhension des situations complexes
-
améliore la qualité des interactions
-
permet un repérage plus précoce
Elle est indispensable.
Mais elle ne peut être pensée comme une solution autonome à des tensions qui dépassent l’individu.
La question pertinente :
« Comment articuler formation, organisation et ressources pour que les compétences puissent réellement s’exercer ? »
En conclusion
Former davantage les enseignants est nécessaire.
Mais transformer la formation en réponse magique à des tensions systémiques est une illusion.
La compétence améliore l’action.
Elle ne compense pas indéfiniment la surcharge.
Repenser les difficultés scolaires suppose de tenir ensemble trois dimensions :
-
la compétence individuelle
-
l’organisation collective
-
les ressources disponibles
C’est dans cet équilibre que l’action éducative peut redevenir soutenable.